Décodons “Vive la Paix !” de Pablo Picasso

Pablo Picasso, Vive la Paix ! (encre de Chine sur papier, 1954) © Succession Picasso 2020

Pablo Picasso, Vive la Paix ! (encre de Chine sur papier, 1954) © Succession Picasso 2020

Le contexte

Après la Seconde Guerre mondiale, Picasso s’engagea dans des mouvements pacifistes. En juillet 1954, il réalisa ce dessin pour le journal L’Humanité – quotidien fondé par le député socialiste Jean Jaurès (1859-1914) en 1904 – en hommage à la fin du conflit en Indochine (Vietnam, Laos, Cambodge) qui durait depuis 1946, et à la signature des accords de paix entre la France et la République Démocratique du Vietnam (20 juillet 1954).

 

La colombe

La colombe portant un rameau d’olivier est un motif qui trouve son origine dans la Bible. Cette iconographie provient de la Genèse, et plus précisément du Déluge (Gn VII : 24 ; VIII), à l’issue duquel Noé envoie une colombe depuis l’arche qu’il a construite suivant les conseils divins en vue de préserver deux individus de chaque espèce animale. L’oiseau revient vers Noé en tenant dans son bec un rameau d’olivier, annonçant au patriarche la fin de l’épisode diluvien : la punition divine a fini de s’abattre, la colère de Dieu s’est évanouie et le niveau de l’eau est redescendu. La colombe apportant un rameau d’olivier est ainsi devenue, dans l’art, un symbole pacifique. Par relation métonymique, l’olivier lui-même est une essence qui en vient à symboliser la paix. C’est peut-être cet arbre que Picasso a représenté au centre de la ronde au-dessus de laquelle plane la colombe, comme un auspice favorable.

 

Source de la scène

Le pacifisme de Picasso s’incarne dans le syncrétisme de la scène : les vietnamiens, identifiables à leurs chapeaux coniques, sont entraînés dans une ronde qui évoque la sardana, danse catalane de la fraternité, dont l’artiste a pu voir des manifestations en 1910 à Cadaqués (Espagne), à Céret (Pyrénées-Orientales) où Picasso séjourna à partir de 1911 pour poursuivre, avec le peintre Georges Braque (1882-1963), leurs recherches plastiques sur le Cubisme – ou encore à Barcelone, où il se rendit en 1917.

 

La danse

La sardana est une danse populaire, à laquelle chacun peut prendre part ; les rondes se forment spontanément sur les places des villes et des villages. Elle associe un mouvement vertical ternaire à un déplacement horizontal binaire. Son exécution nécessite une parfaite synchronisation rythmique des participants. Il s’agit d’une performance collective, où l’individualité du danseur se fond dans la cohésion du groupe. C’est cette cohésion physique qui garantit l’équilibre de chaque participant, comme une manifestation du sentiment de fraternité qu’incarne cette danse. L’ensemble dégage une impression de simplicité, de sobriété et d’unité.

Les danseurs exécutent deux types de pas, qui correspondent chacun à un thème mélodique. Ils se meuvent au son de la cobla, orchestre catalan essentiellement constitué d’instruments à vent – bois : flûte à bec, tible et tenora (deux instruments proches du hautbois) et cuivres : trompette, trombone, bugle – d’une contrebasse et d’un petit tambourin.

La sardane la plus connue est La Santa Espina, reconnaissable à sa première ligne mélodique entraînante, à laquelle succède une seconde mélodie dont la tonalité mineure confère au morceau une grande mélancolie, qui se mâtine peu à peu d’accents joyeux, avant de gagner en intensité pour s’achever sur une note douce-amère. Cette pièce emblématique fut composée par Enric Morera (1865-1942) et jouée en public pour la première fois en 1907. Pour accompagner cette composition, des paroles furent écrites par le poète Àngel Guimerà (1845-1924). Le refrain proclame : « nous sommes et nous serons le peuple catalan – qu’on le veuille ou non, car il n’y a pas terre plus fière sous le manteau du soleil » (« som i serem gent catalana tant si es vol com si no es vol, que no hi ha terra més ufana sota la capa del sol »). En raison de ces paroles, la musique revêtit bientôt une valeur d’hymne patriotique catalan, ce qui conduisit à son interdiction sous le régime de Miguel Primo de Rivera (1923-1930), dont l’administration qualifia le morceau d’incarnation « d’idées odieuses et d’aspirations criminelles » – puis sous la dictature de Francisco Franco (1939-1975).

La Santa Espina inspira à Louis Aragon un poème éponyme, écrit entre 1939 et 1940, et publié dans Le Crève-Cœur en 1941. L’écrivain y fait référence aux dictatures espagnoles et à l’interdiction de jouer ou de chanter ce morceau sous ces régimes. Il évoque les victimes de la guerre civile espagnole (1936-1939), blessées, rendues mutiques par les horreurs qu’elles ont vécues. Les allusions politiques se teintent d’une connotation christique : La Santa Espina (« La Sainte Epine ») désigne, par une synecdoque, la couronne d’épines que porte le Christ, dans la tradition chrétienne, au moment de sa crucifixion. La couronne d’épines constitue ainsi une métaphore du martyre, et par extension, de l’oppression.

Sans doute Picasso, l’andalou, fut-il ému, lui aussi, par cette danse traditionnelle, toujours très vivace en Catalogne aujourd’hui.

 

 

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